Magazine Savoir FCSQ - Fédération des commissions scolaires du Québec

Été 2017

Les élèves de demain et leurs rapports avec les générations précédentes

Carol Allain
M. Sc., M. Éd., auteur
www.carolallain.ca
Auteur du livre Le Choc
des générations (8e édition,
2016)

La nouvelle modernité dans laquelle nous sommes entrés est marquée par un parti pris de vitesse et d’immédiateté sans précédent. Les temps changent et nombre de choses que nous connaissons disparaissent. Hier, la vie, c’était l’ordre moral; aujourd’hui, c’est l’urgence du moment.

La norme morale repose sur notre utilité, nos émotions et nos choix subjectifs (court terme, bien-être, plaisir, évasion). Les directions d’établissement s’inscrivent dorénavant dans cette réalité, c’est-à-dire qu’elles s’adaptent à ces nouveaux langages de mobilité, de créativité, d’inventivité et de découverte auxquels les nouvelles générations adhèrent de plus en plus, sans le moindre préavis. Le fil conducteur intergénérationnel se traduit désormais par l’adaptation et la création de liens, d’alliances et de réseaux.

Être bien dans sa peau semble devenu le critère du mieux vivre. Aujourd’hui, on exige de la nouveauté. On doit être original à tout prix. L’école doit saisir les occasions de ne rien imposer du dehors, mais surtout de penser le monde autrement en fonction des besoins des jeunes d’aujourd’hui et de demain. De quelle école avons-nous besoin et pour quelle économie ?

Le choc des générations, c’est aussi le choc des idées, des engagements, des continuités et surtout de la durée. La mobilité nous est imposée. Les anciens liens sont brisés. Hormis celle dite silencieuse (non revendicatrice, de 1900 à 1944), les générations ont en commun les attributs suivants : l’univers de l’apparence, le rituel de l’urgence, le culte de l’immédiat et la reconnaissance de leur distinction.

L’âge adulte – ou savoir se fixer – est en crise. Comment rêver sous le régime du temps ? Comment vivre sur le mode de l’être et non du devenir ? Parfois, il n’existe pas de solutions honorables. Il faut alors surprendre, briller, esquiver, puis changer de registre et surprendre encore. L’école est essentielle à l’estime de soi et accompagne l’élève dans toutes les étapes de son épanouissement. Comment la leçon aidera-t-elle l’apprenant ? Pour le savoir, il est essentiel de créer un répertoire de stratégies d’enseignement :  enseignement interactif, collaboratif et citoyen (l’élève interagit avec ses pairs et l’information reçue fait l’objet de discussions, d’interrogations, d’opinions).

La réalité s’éloigne maintenant de nous et de nos idées. Nous courons derrière elle, penauds, et abasourdis. Le réel échappe désormais au pouvoir que nous avions de le penser. Toutes les générations  questionnent le nous et le je. L’un intervient pour nous rappeler l’importance du collectif, de la communauté et de la société alors que l’autre prône le moi d’abord et angoisse par moments, tant sa volonté est de satisfaire ses propres besoins.

Les conséquences de ce fait sont considérables. Devant un individu devenu autonome, conscient que la vie n’est pas jouée d’avance, convaincu que l’utopie n’est plus une vision pour demain mais un quotidien qui se réalise, le système représentatif s’est fissuré. Tout ce qui le structurait est ébranlé, voire dépassé. Du coup, les repères vacillent et les méthodes évoluent. Pendant que le vivre-ensemble perd du terrain, le vivre-pour-soi s’épanouit. Le monde de l’éducation fait donc face à une nouvelle réalité. La qualité de vie d’une personne dépend moins de ce qu’elle réalise que de comment elle le réalise. De plus, ce n’est pas tant le défi objectif qui compte que la perception que nous en avons. En ce sens, ce ne sont pas les aptitudes que nous avons réellement qui importent, mais celles que nous pensons avoir. Les commissions  scolaires ont donc la responsabilité d’adapter leurs approches aux réalités changeantes des générations.

« De quelle école avons-nous besoin et pour quelle économie ? »

Rien ne peut être raisonnablement considéré comme appartenant en propre à une génération. Aujourd’hui, l’adulte est avant tout un être qui n’a pas le temps, qui est prisonnier des contraintes du quotidien, comme sous l’emprise du monde réel. L’école permet donc de se poser, de regarder devant, de ralentir, de réformer la pensée, de rapprocher le savoir-faire et le savoir-être et de ne pas vivre de leurs absences.

Les milléniaux (générations Y et Z) insistent sur la nouveauté, l’instantanéité et l’inventivité. Ils interrogent les questions pour mieux saisir les enjeux et revendiquent de vivre des expériences uniques. Ce nouvel univers est aussi celui du monde de l’éducation, car les jeunes privilégient l’originalité dans les classes et recherchent activement des options de rechange aux cours magistraux. Les valeurs horizontales (mobilité, diversité, discussion, satisfaction des aspirations, culture de choix) prédominent dans les attitudes recherchées chez les enseignants qui accompagnent les élèves.

La logique de la création doit aussi tenir compte de la notion d’expérience. L’idée importante est celle de l’émergence. Qu’est-ce qui émerge dans les rapports entre l’enseignant et l’apprenant, et dans les liaisons entre le savoir-faire et le savoir-être ? Cette idée d’émergence – comprise également dans les sens de gestation, d’apparition et d’activité – structure les différentes logiques de la création. Dans toute initiative visant à mettre en place de nouveaux projets, s’ouvrir aux multiples intelligences et aux savoirs des autres (éducatrices, enseignants, parents et autres collaborateurs) est, sans contredit, un pas dans la bonne direction. À la différence du spécialiste enfermé dans un champ de savoirs, le créateur s’intéresse aux recoupements, aux chevauchements et aux intersections. Il travaille dans plusieurs disciplines, circule à travers plusieurs langues et cultures, cultive des approximations divergentes et s’interroge sur leur compatibilité. L’école d’aujourd’hui doit ainsi relever un défi majeur, soit permettre à la jeunesse de se sentir partie prenante de l’avenir, ou d’entreprendre pour apprendre.

Toutes les sociétés cultivent l’idée qu’elles ont en leur sein des individus incarnant l’exception. Aujourd’hui, ce sont les jeunes qui endossent ce rôle. Si ce n’est plus eux, il faudra en trouver d’autres. •

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