Magazine Savoir FCSQ - Fédération des commissions scolaires du Québec

Réussite des élèves

Entrevue avec Florent Francoeur, président de la Commission des partenaires du marché du travail 

Plaidoyer pour une nouvelle façon de voir l’adéquation formation-emploi

| Par Caroline Lemieux, attachée de presse à la FCSQ
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M. Florent Francoeur, président de la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT)

Le projet de loi no 70, Loi visant à permettre une meilleure adéquation entre la formation et l’emploi ainsi qu’à favoriser l’intégration en emploi, présentement à l’étude à l’Assemblée nationale, a fait couler beaucoup d’encre en raison des mesures prévues pour favoriser l’intégration en emploi des prestataires de l’aide sociale. Mais comme son titre l’indique, il prévoit aussi des mesures pour une meilleure adéquation entre la formation et l’emploi, dont on a peu parlé. Le projet de loi prévoit notamment accorder de nouveaux pouvoirs à la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT).

Depuis sa création en 1997, la CPMT a pour mission d’arrimer les besoins du marché du travail à l’offre de formation. Dans un contexte de rareté de main-d’oeuvre, comme celui que vit le Québec depuis plusieurs années, cela signifie de faire en sorte que les personnes qui sont aptes à l’emploi, mais à qui il manque certaines compétences, soient en mesure d’occuper des emplois disponibles, mais pour lesquels il n’y a pas de main-d’oeuvre qualifiée. Le projet de loi no 70 va plus loin en lui confiant la responsabilité de l’adéquation formation-emploi. C’est-à-dire qu’en plus d’identifier les besoins à combler, la CPMT pourra désormais exiger une reddition de comptes sur les moyens mis en place pour y arriver, explique le président Florent Francoeur :

On va être capable de demander à différents organismes, dont beaucoup de ministères, de nous présenter un plan de travail et nous on va pouvoir faire un suivi des actions qui ont été entreprises.

Le projet de loi no 70 élargit également le champ d’action de la CPMT aux travailleurs « en devenir », alors que présentement son mandat n’inclut que les travailleurs en emploi. C’est-à-dire qu’une entreprise qui souhaite améliorer les compétences de ses employés peut faire appel à la Commission, mais ce n’est pas le cas si elle souhaite former de nouveaux employés.

Comme la finalité va être que cette personne travaille dans une entreprise, nous allons être capable de travailler en amont pour intéresser les jeunes à une profession, les accompagner jusqu’au diplôme et d’aller plus loin pour que ces gens-là aient un emploi.

 M. Francoeur illustre son propos en précisant qu’à l’heure actuelle, la CPMT a établi une liste de 24 métiers d’avenir qui sont stratégiques pour le développement économique du Québec, dont 19 sont en déficit d’inscriptions, car il n’y a pas suffisamment de jeunes qui s’y intéressent. 

On va pouvoir mettre en place par exemple des programmes avec des bourses pour intéresser les jeunes à ces métiers-là. (…) On travaille notamment avec la Fédération des commissions scolaires et celle des cégeps pour bâtir un guide d’accompagnement des superviseurs de stages dans les entreprises, car souvent les entreprises nous disent qu’elles seraient prêtes à accueillir des stagiaires, mais ne savent pas comment le faire.

L’adoption du projet de loi no 70 permettrait donc à la CPMT d’avoir des moyens d’intéresser les jeunes à des métiers d’avenir, selon Florent Francoeur, qui précise que faute de main-d’oeuvre qualifiée disponible, plusieurs entreprises ne fonctionnent pas à pleine capacité présentement, ce qui nuit au développement économique du Québec.

stageUNE RÉFLEXION SUR L’EMPLOI DU FUTUR

L’enjeu principal de l’adéquation formation-emploi est toutefois celui d’identifier les métiers d’avenir pour pouvoir former sans délai la main-d’oeuvre dont le Québec aura besoin dans le futur. M. Francoeur rappelle que les deux tiers des élèves qui sont au primaire présentement occuperont un emploi qui n’existe pas aujourd’hui. Une situation qui doit aussi nous amener à nous préoccuper des travailleurs actuels qui doivent avoir la capacité de conserver leur emploi.

C’est de savoir quels sont les métiers qui vont disparaître, quels sont les métiers qui vont apparaître et de savoir comment on va travailler, sachant déjà que certains métiers vont apparaître, comment travailler avec les milieux de l’enseignement pour répondre aux besoins du marché du travail.

C’est d’ailleurs pourquoi le président de la CPMT accompagne présentement le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais, dans une tournée des régions qui mènera vers le Rendez-vous national sur la main-d’oeuvre en février prochain. Le problème, selon M. Francoeur, est que même si elles les connaissent très bien, les entreprises ne communiquent pas suffisamment leurs besoins. L’objectif est donc d’aller à leur rencontre pour identifier ces besoins pour éventuellement pouvoir y répondre.

Nous on est là pour s’assurer que les commissions scolaires, les cégeps et les universités soient au courant. Car malgré beaucoup de bonne volonté, les entreprises se promènent par exemple dans des salons et voient les nouvelles technologies et l’impact que cela aura sur leurs employés et les besoins de formation et de main-d’oeuvre, mais elles ne le disent pas ! C’est donc une responsabilité partagée entre le milieu de l’éducation et celui des employeurs.

S’ADAPTER AU CHANGEMENT

Le président de la CPMT est catégorique : l’économie change et il faut s’ajuster si l’on souhaite que le Québec conserve une économie prospère :

C’est de voir comment dans un contexte de nouvelle économie, de transformation du monde du travail, comment on fait pour ajuster le système d’éducation, de formation en entreprise, comment on fait pour répondre aux besoins futurs du Québec. Il va y avoir 1,4 million de postes à combler et si on ne les comble pas, ce sont des personnes de moins qui vont nous aider à financer le système de santé. Faut qu’on réagisse ! Donc cela amène une réflexion au niveau du développement des compétences, de l’adéquation formation-emploi, sur les lois du travail qui ont été réfléchies dans un contexte où on avait des surplus de main-d’oeuvre, 20 % de taux de chômage. On n’est plus là, alors comment on redéfinit tout ça pour qu’on puisse se donner un nouvel élan pour le futur.

Le président de la CPMT lance aussi un appel aux politiciens qui ont un rôle important à jouer pour réussir le défi de l’adéquation formation-emploi. Lorsque je dis que le Québec vit une rareté de main-d’oeuvre, les gens ne me croient pas, constate-t-il avec dépit, rappelant qu’il y plus de gens qui quittent le marché de l’emploi qu’il y en a qui y entrent. Il en impute en partie la responsabilité aux politiciens qui n’ont pas adapté leur discours à la nouvelle réalité économique. Dans un contexte de rareté de main-d’oeuvre, il n’est plus pertinent de promettre des emplois en quantité selon lui, il faut plutôt promettre des emplois de meilleure qualité. Il faut changer notre façon de penser collectivement, plaide M. Francoeur, et cesser de parler de création d’emplois, mais plutôt se préoccuper de formation des jeunes et des employés. Il ajoute que les politiciens ont aussi un rôle important à jouer pour faire comprendre à la population que l’immigration est une des solutions à la rareté de main-d’oeuvre et pour éliminer les barrières à l’emploi des immigrants qui connaissent un taux de chômage de 18 %.

LE QUÉBEC, UN DÉFRICHEUR !

Le président de la CPMT rappelle qu’après le Japon, le Québec est la société industrielle qui vit avec le plus d’acuité un problème de rareté de main-d’oeuvre. Nous sommes en quelque sorte des défricheurs, affirme-t-il en riant. Mais selon lui, maintenant que nous connaissons bien le problème, il faut tout simplement identifier les solutions et se les approprier.

femme_casque_jaunePar exemple, on prend notre retraite en moyenne deux ans plus tôt qu’en Ontario. Alors, il faut se poser des questions. Est-ce que c’est ça qu’on veut comme société ? Pourquoi on prend notre retraite plus tôt et quelles sont les solutions ? Et c’est là que le Rendez-vous de la main-d’oeuvre intervient.

ET LA MISSION ÉDUCATIVE ?

Le milieu de l’éducation est parfois un peu réticent lorsqu’on parle d’adéquation formation-emploi, car il rappelle que sa mission ne peut être réduite à la formation de travailleurs. Mais le président de la CPMT se veut très rassurant. D’abord, il souligne à quel point les employeurs sont satisfaits des diplômés qu’ils embauchent et qu’il n’est nullement question de mettre en cause la qualité des formations. Pour Florent Francoeur, il est clair que l’éducation doit poursuivre sa mission fondamentale qui est beaucoup plus large, alors que l’adéquation formation-emploi commande des actions qui sont « à la marge ». Il donne l’exemple récent où à la suite de l’octroi de nouveaux pouvoirs aux pharmaciens, trois cohortes de 15 élèves ont été formées afin de répondre au nouveau besoin que cela a créé en matière de tri des dossiers. Si les besoins avaient été plus grands, la démarche aurait plutôt été orientée vers une demande pour un nouveau programme de formation, mais il souligne que des améliorations sont aussi nécessaires du côté du ministère de l’Éducation.

Lors de la tournée, quelqu’un a raconté que cela a pris 15 ans à modifier le programme d’Esthétique. Et une fois que cela a été fait, c’était avec une technologie laser qui était déjà désuète ! (…) Nous avons donc la responsabilité que les employeurs nous disent comment le marché de l’emploi évolue, et de dire au Ministère de faire plus court dans sa capacité à répondre aux besoins du marché du travail.

Malgré tous les défis que représente l’adéquation formation-emploi, le président de la CPMT croit que l’urgence de la situation va forcer la société québécoise à trouver des solutions et il est donc très optimiste face à l’avenir.

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