Magazine Savoir FCSQ - Fédération des commissions scolaires du Québec

Juin 2012

Spécial Sommet sur l'éducation publique

Un système d’éducation en mouvement

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Claude Lessard Président Conseil supérieur de l’éducation claude.lessard@cse.gouv.qc.ca

Il y a eu au cours des cinquante dernières années deux grands cycles de politique éducative. Le premier a été centré sur la construction d’un système public d’éducation, allant de la maternelle jusqu’à l’université, accessible et gratuit (jusqu’au cégep inclusivement) et où y travaillent des enseignants et des administrateurs formés à l’université. Ses structures déconfessionnalisées comprennent une maîtrise démocratique par l’entremise de l’Assemblée nationale, des commissions scolaires et des conseils d’établissement. La montée, l’actualisation et l’aboutissement de ce cycle sont l’affaire des 30 glorieuses années (1945-1975), quoique l’éducation se soit développée après les années 70, notamment dans le domaine des études postsecondaires, dans le secteur de la formation des adultes et dans celui de la petite enfance. C’est, à juste titre, une des grandes réalisations de la Révolution tranquille.

Des idéaux ont légitimé cette évolution : démocratiser l’accès à l’éducation et à la culture, assurer l’égalité des chances pour tous, permettre à chacun de développer ses capacités et de contribuer à l’avancement économique du Québec. Apparu dans les années 80 et occupant aujourd’hui l’avant-scène, le second cycle de politique publique est consacré à la « qualité » de l’éducation et à la réussite du plus grand nombre. La lutte au décrochage scolaire y est emblématique.

Fortement teintées par la culture entrepreneuriale, les valeurs légitimant ce second cycle de politique éducative sont celles de l’économie du savoir et de l’éducation tout au long de la vie.groupe-jeunes

Le premier cycle de politique a donné lieu à d’importantes réalisations. Qu’on en juge (je fais ici l’économie de chiffres) : la fréquentation scolaire a connu une hausse vertigineuse et le décrochage scolaire a considérablement diminué, en même temps que la conscience de ces effets néfastes augmentait. En une génération, l’écart de scolarisation entre les garçons et les filles s’est inversé de façon spectaculaire. Les Franco-Québécois ont rattrapé le reste du Canada en matière de scolarisation et réduit les écarts avec les Anglo-Québécois, sauf dans les études postsecondaires. L’offre éducative à tous les ordres d’enseignement s’est enrichie en même temps qu’elle se régionalisait. De plus, elle s’est diversifiée, comme en témoigne le développement de la formation professionnelle et technique. La qualité de la formation professionnelle et technique québécoise est une grande réussite en ce qui a trait aux services rendus à la population en général. Enfin, depuis 2002, le Québec a une politique d’éducation des adultes et le développement récent des services à la petite enfance – les maternelles 5 ans à temps plein et les centres de la petite enfance – constitue un succès retentissant.

petite-fille-artUne véritable révolution

L’éducation s’est aussi démocratisée dans sa gouverne : par le passage de la gouverne du secteur privé (communautés religieuses) à une gouverne laïque publique; par la création du ministère de l’Éducation, le système est passé sous la maîtrise de l’Assemblée nationale, l’éducation devenant « politisée » et faisant donc l’objet de débats publics, un débat démocratiquement réglé; l’élection des commissaires a aussi évolué, tous les citoyens de 18 ans et plus habitant le territoire de la commission scolaire étant dorénavant électeurs et éligibles; enfin, par la création des conseils d’établissement, les parents d’élèves et la communauté de l’école exercent désormais de plus grands pouvoirs à l’école.

Enfin, sur le plan de la démocratisation culturelle, plusieurs développements doivent être soulignés : la fin de la hiérarchie traditionnelle des champs de savoir, plaçant à son sommet les humanités gréco-latines, au détriment des sciences, des techniques, des arts et des manifestations de la culture dite populaire (idéal de polyvalence), la déconfessionnalisation et la laïcisation du système éducatif aboutissant au cours d’éthique et de culture religieuse, la francisation et la prise en compte de la diversité ethnoculturelle croissante de notre société, le souci de développer une citoyenneté démocratique et pluraliste, une pédagogie moins autoritaire qui reconnaît et respecte l’enfance (à l’ordre préscolaire et primaire), la reconnaissance et la valorisation de l’activité des élèves et des étudiants dans l’apprentissage, la cohabitation des cultures humaniste et technique au sein des cégeps et les efforts pour aménager, au sein de la formation des adultes, des parcours atypiques ou différenciés.

Sur ces trois plans (l’accès, la gouverne et la culture), l’école d’aujourd’hui ressemble fort peu, tant par ses orientations que par son fonctionnement, à l’école des années 50. Il y a bel et bien eu « révolution ».

Même si le premier cycle est pour l’essentiel terminé, il perdure dans sa culture et s’actualise dans une défense des acquis : par exemple, pour plusieurs acteurs, la gratuité scolaire est mise à mal par les frais afférents que les écoles semblent obligées, faute de moyens, d’exiger des parents. Aussi, pour cause de déficit démographique et d’exode des jeunes des régions vers les grands centres urbains, des collèges éloignés voient leur offre de programme en péril. Il en est de même pour des écoles primaires et secondaires aux populations d’élèves de plus en plus réduites en région.

Business line-up

Il est difficile de déterminer avec précision où nous en sommes dans le second cycle. Cependant, il est certain que le système d’éducation québécois est en mouvement : les écoles et les commissions scolaires apprivoisent la gestion axée sur les résultats et les planifications stratégiques conventionnées, alors que les cégeps ont mis à leur main depuis quelques décennies ces outils de « gestion de la qualité ».

La gestion de la qualité doit être de proximité. Si on peut planifier le développement de l’offre de Québec ou du siège social d’une commission scolaire, la poursuite de la qualité est une affaire plus délicate, plus proche des pratiques des acteurs, plus déterminée par la synergie de leurs relations.

En matière de qualité, une gestion « top down » (approche descendante) atteint rapidement ses limites. Aussi, la recherche de la qualité échappe à une rationalisation technicienne de l’enseignement. La prise de conscience de ce changement commande de nouveaux rapports entre les commissions scolaires et les établissements, la reconnaissance de l’expertise du collectif enseignant et des partenariats avec la communauté. Ce défi d’une gestion de proximité est important.

Sous plusieurs aspects, le second cycle de politique heurte les orientations, les modes de fonctionnement et les réalisations du premier cycle. Il force des changements qui ne sont pas toujours bien reçus par celles et ceux qui y voient un conflit à la fois générationnel et idéologique, tant sur le plan des modes de gestion, des pratiques d’enseignement valorisées et des résultats escomptés. Cette rencontre de deux cultures est en cours : à suivre…

Malgré tout, dans ce nouveau contexte, le Québec se tire d’affaire honorablement, selon les données du PISA et du TIMMS. À l’ordre postsecondaire, l’internationalisation des collèges et des universités laisse voir déjà de belles réussites.

Défis à relever

En conclusion, voici des défis qu’il importe de relever dans l’avenir :

• le maintien des acquis de la démocratisation, notamment une offre régionalisée de services éducatifs de qualité, un niveau du financement public, une gouvernance démocratique aux trois paliers du système, et la lutte aux inégalités;

• une réflexion profonde sur les finalités et les fonctions de l’enseignement secondaire public ainsi que sur le financement, la fréquentation et la diplomation à l’ordre postsecondaire;

• l’articulation d’une vision éducative équilibrée, combinant humanisme et utilitarisme, bien public et bien privé, ouverture à la mondialisation et promotion de l’identité culturelle québécoise (langue et humanités). Le mariage des deux cultures, celle de l’accessibilité et celle de la qualité. Cet équilibre et ce mariage seront d’autant plus aisés à réaliser et à faire durer qu’on mettra au centre de nos préoccupations une vision culturelle large et généreuse de l’école et de sa mission;

• la révision des rapports entre les commissions scolaires et les établissements dans la reconnaissance par les acteurs concernés que la gestion de la qualité ne peut être que de proximité et qu’elle doit se construire à partir de l’expertise reconnue des enseignants.

Cependant, un système en mouvement ne s’assoit pas sur ses lauriers et fait preuve de lucidité quant à ses faiblesses. Celles qui, depuis cinquante ans, paraissent les plus chargées de conséquences sont les suivantes : le manque de continuité politique (presqu’une trentaine de ministres en cinquante ans, soit une moyenne de durée en fonction inférieure à deux ans); l’abandon de la polyvalence (pluralité des humanismes) au secondaire ; la quasi-disparition de la formation professionnelle au secondaire pour les jeunes (trop peu de jeunes s’inscrivent en formation professionnelle et lorsqu’ils le font, c’est au secteur des adultes et après l’obtention du DES qu’ils la complètent, de sorte qu’on peut affirmer que la formation professionnelle des jeunes du secondaire est, en pratique, de l’ordre postsecondaire…) ; les rapports entre l’enseignement public et l’enseignement privé :
le Rapport Parent avait proposé le principe de la complémentarité entre les deux secteurs, alors que nous sommes désormais – du moins dans les grands centres urbains – dans un régime de relations concurrentielles; la valse-hésitation à propos de la centralisation et de la décentralisation du système et, par conséquent, l’ambivalence constante à propos du statut de l’école, de son autonomie de fonctionnement et de la marge de manœuvre (sinon de l’autorité) de sa direction d’école; les années 60 ont valorisé un modèle de participation citoyenne à l’éducation, or, ce modèle est miné par celui du consommateur ou de l’utilisateur-payeur de services ; la dernière réforme du curriculum et le renouveau pédagogique qui l’accompagne, sauf erreur, n’ont pas ou ont peu pénétré à l’ordre secondaire ; enfin, la mise en œuvre de la politique d’éducation des adultes qui tarde à avoir les moyens de ses ambitions.

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